Par Alexander Hakman
Nous sommes tous prisonniers en corps et encore prisonnier de ce corps qui souvent occulte ce que nous sommes en focalisant notre attention et celle des autres sur lui et en orientant notre perception de notre identité et de celles d’autrui. Le corps sous le regard de l’autre devient une sorte de prison qui réduit considérablement notre champ d’action.
En effet, pris dans des réseaux de possession enchevêtrés le corps est un instrument réel et symbolique à travers lequel peuvent s’exercer toutes les coercitions : religieuses, psychologique, idéologiques, sociales…. Selon la communauté considérée, il est alors proscrit, occulté voire diabolisé et condamné à l’annulation symbolique ou au contraire écrit, décrit, surexposé, surmédiatisé, imposant une sorte de diktat de l’apparence.
Il se trouve que dans les deux cas il devient un centre d’intérêt au détriment de l’esprit. Un corps ancre qui immobilise la pensée en la fixant sur la seule apparence. Notre image extérieure focalise alors l’attention au point d’occulter notre moi invisible, celui qui fait de chacun de nous un être unique. Cette attention sélective est très réductrice en ce sens qu’elle gomme le moi interne, profond, en le réduisant à l’état d’objet. Il est alors assimilé à la taille, au poids, à la couleur de la peau ou des yeux, etc., autrement dit à l’apparence extérieure. Il en résulte une catégorisation des individus basée sur des critères arbitraires parce que subjectifs. En effet, selon les stéréotypes assimilés par l’imaginaire collectif et le plus souvent imposés par les médias de masses, on peut être catalogué comme fort ou faible, bon ou méchant, intelligent ou stupide…
Ainsi la beauté (telle qu’elle est définie par des critères locaux ou par les médias qui tentent d’imposer un moule universel) est bien souvent assimilée à la bêtise, une « Barbie girl » ou un « beau gosse », dans leur sens le plus réducteur, ne peuvent être que stupides selon le stéréotype dominant. A l’inverse, la laideur (toujours dans un sens relatif) est bien souvent associée à l’intelligence et/ou à la méchanceté.
Dans certaines communautés, le corps, notamment celui de la femme, est diabolisé, confiné dans les ghettos du silence, dépossédé de sa propre image, exclu de la sphère de la parole publique et réduit à être un corps en cris intériorisés, refoulés, ravalés, révélés seulement par l’implicite et les non-dits. Le corps est en effet un vecteur sémantique et il s’exprime même lorsqu’il est « bâillonné ». Il se met en scène donc en sens dès qu’il occupe l’espace, bouge, regarde, touche, sent, goute, se révélant de ce fait à un œil averti. Cette mise en scène et en signes du corps dévoile toujours une partie du « moi », une présence : un corps en accord ou en conflit avec le monde qui l’entoure.
Le message non verbal du corps est souvent d’une forte densité et nécessite une attention soutenue pour être saisi dans sa globalité. Ainsi l’anthropologue américain Ray L. Birdwhistell a démontré que plus de 67% de l’information sur notre interlocuteur nous parvient par le biais du non-verbal (apparence, code vestimentaire, gestuelle, postures, mimiques, voix…)
C’est pour cela que dans le monde surmédiatisé qui s’impose à chacun de nous « le capital-image » est souvent aussi important que le capital tout court. Il peut ouvrir ou fermer des portes, favoriser des personnes et/ou des entreprises, ou au contraire ralentir leur élan voire le briser net.
Les spécialistes en image et en management sont quasi-unanimes : 50% de l’opinion que l’on se fait d’une personne résulte de la première impression et 40% sont engendrés par le non verbal (geste, mimiques, voix, postures — kinésie -, occupation de l’espace – proxémie -, et bien sûr aspect physique incluant la tenue vestimentaire qui, selon les domaines d’intervention, peut être extrêmement codifiée). Il en ressort donc que seul 10% peuvent être attribués au contenu explicite des messages verbalement exprimés par cette personne.
Tous les personnages publics, ceux que l’on nomme communément les « peoples » : hommes politiques, stars du sport ou du show bisness, hommes d’affaires etc., sont actuellement conscients de la nécessité de soigner leur image, leur look pour dire autrement, faute de quoi ils verront leurs projets échouer les uns après les autres. Les conseillers en images ont donc de beaux jours devant eux ainsi bien sûr que ceux qui proposent de nous relooker afin d’optimiser notre capital-image et qui nous imposent par la même marques et logos de leur choix, des « must have » présupposant toujours le « must be ».
Cette approche est juste une tentative d’amorcer un dialogue sur cette question clé du XXIéme siècle qui prend de l’ampleur avec l’explosion des nouvelles technologies de la communication. Je ne prétends donc pas présenter ici une analyse exhaustive d’un domaine aussi vaste que celui de la communication non-verbale et de son impact sur les relations entre individus et entre communautés.
On dit que « l’habit ne fais pas le moine » je crois pour ma part que l’interprétation de cet adage doit désormais se faire avec précaution. Qui parmi vous est certain de pouvoir totalement échapper au diktat de l’apparence ? Votre avis m’intéresse.
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